Le vocabulaire du numérique est étrangement aérien. On parle de nuage, de dématérialisation, de sans-fil. Le chapitre sur Internet a déjà remis les pieds sur terre, avec ses câbles sous-marins pas plus épais qu'un tuyau d'arrosage.
L'empreinte environnementale du numérique suit la même logique. Derrière chaque service en ligne, il y a du métal extrait, des usines, des bateaux, de l'électricité et de l'eau. Ce chapitre te donne les ordres de grandeur, et surtout te dit où se situent les vrais leviers, parce qu'ils ne sont pas du tout là où on les cherche d'habitude.
Les ordres de grandeur
Les estimations varient selon les méthodes, mais elles convergent sur un point. Le numérique représente quelques pour cent des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un ordre de grandeur comparable à celui de l'aviation civile. Ce n'est ni anecdotique, ni le premier poste d'émissions de l'humanité.
Le point important est ailleurs, dans la répartition. En France, les travaux menés par l'ADEME et l'Arcep aboutissent tous au même classement.
- Les terminaux d'abord : téléphones, ordinateurs, téléviseurs, box et objets connectés pèsent la plus grosse part de l'empreinte, et de loin.
- Les centres de données ensuite : les serveurs qui font tourner les services, leur électricité et leur refroidissement.
- Les réseaux enfin : la part la plus faible des trois, alors que c'est souvent celle qu'on imagine en premier.
Plus contre-intuitif encore, pour un terminal, l'essentiel de l'impact est concentré dans sa fabrication, pas dans son utilisation. Extraire les métaux, produire les composants et assembler l'appareil coûte beaucoup plus cher à la planète que les années d'électricité qu'il consommera ensuite. Toute la stratégie environnementale du numérique découle de ce seul fait.
La conséquence principale, faire durer le matériel
Si l'impact est dans la fabrication, alors le geste le plus efficace n'est pas d'éteindre sa box la nuit, c'est de garder son téléphone deux ans de plus.
Et c'est précisément là que ton produit entre en jeu. Un site ou une application qui ne fonctionne correctement que sur du matériel récent pousse des gens à changer d'appareil. Un site léger, qui reste utilisable sur un téléphone de cinq ans et une connexion moyenne, prolonge la durée de vie du parc existant. C'est la contribution la plus tangible d'une équipe numérique, et elle ne se mesure dans aucun bilan carbone d'entreprise.
Exemple :
Une refonte ajoute une bibliothèque graphique qui monopolise le processeur. Sur les machines de l'équipe, personne ne voit rien. Sur les appareils d'entrée de gamme, l'application devient poussive, les notes chutent dans le magasin, et une partie des utilisateurs en conclut que leur téléphone est fatigué. La décision technique s'est transformée en incitation au renouvellement.
Les centres de données
Un centre de données, c'est un bâtiment rempli de machines allumées en permanence, qui transforment l'électricité en calcul et en chaleur. Il faut donc les refroidir, ce qui consomme à son tour de l'électricité et, selon les technologies, de l'eau.
L'indicateur historique du secteur s'appelle le PUE. Il compare l'électricité totale du bâtiment à celle réellement consommée par les serveurs. Un PUE de 2 signifie qu'on dépense autant pour refroidir que pour calculer, un PUE de 1,1 que le refroidissement ne coûte plus que dix pour cent. Les grands acteurs du cloud ont beaucoup progressé sur ce terrain, ce qui explique qu'héberger chez eux soit souvent plus sobre que dans la salle serveur d'une entreprise.
Attention au raisonnement qui s'arrête là. Un PUE excellent mesure l'efficacité du bâtiment, pas la pertinence de ce qui tourne dedans. Un serveur très bien refroidi qui calcule des choses inutiles reste un serveur inutile, et les gains d'efficacité sont régulièrement absorbés par l'augmentation des usages.
L'arrivée massive de l'IA générative a d'ailleurs relancé la courbe. Entraîner un modèle demande une puissance considérable, et l'utiliser au quotidien, à l'échelle de millions de requêtes, finit par peser bien plus lourd que l'entraînement lui-même. C'est un sujet de choix produit autant que de technique, puisque brancher un modèle sur chaque fonctionnalité a un coût, financier comme environnemental.
L'écoconception, en pratique
L'écoconception de service numérique consiste à obtenir le même résultat avec moins de ressources. Elle recoupe très largement le chapitre sur la performance web, ce qui est une bonne nouvelle, puisque les mêmes efforts servent deux objectifs.
- La sobriété fonctionnelle : le levier numéro un, et le seul qui relève entièrement de l'équipe produit. La fonctionnalité la plus sobre est celle qu'on n'a pas développée, et une bonne partie de ce qu'on livre n'est jamais utilisée.
- Le poids des pages : images au bon format et à la bonne taille, code allégé, scripts tiers élagués. Ce qui n'est pas téléchargé n'est ni transporté, ni calculé, ni stocké.
- La vidéo : c'est de très loin le premier poste de trafic mondial. Une vidéo qui se lance toute seule en haut d'une page, que personne ne regarde, est le gaspillage le plus courant du web.
- Le cache : ne pas refaire un travail déjà fait, ne pas retélécharger un fichier déjà reçu. Le cache est une optimisation environnementale avant d'être une optimisation de performance.
- Les données conservées : stocker n'est pas gratuit. Les journaux gardés trois ans, les sauvegardes empilées depuis 2015 et les fichiers dupliqués partout occupent des disques bien réels, alimentés en permanence. Les durées de conservation du RGPD et la sobriété vont ici dans le même sens.
Côté cadre, la France s'est dotée d'une loi visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique, et d'un référentiel général d'écoconception des services numériques, qui liste des critères concrets et vérifiables. C'est l'équivalent, pour l'environnement, de ce que le référentiel d'accessibilité a été pour l'accessibilité. Obligatoire pour certains acteurs, et utile à tout le monde comme liste de vérification.
Les mythes qui circulent
Le sujet est saturé de raccourcis, et quelques-uns méritent d'être démontés, d'abord parce qu'ils sont faux, ensuite parce qu'ils détournent l'attention de ce qui compte vraiment.
- Supprimer ses emails sauverait la planète : l'impact d'un email stocké est minuscule. Faire le ménage dans sa boîte est une bonne hygiène, ce n'est pas une politique environnementale. Le même temps passé à repousser le remplacement d'un ordinateur pèse infiniment plus lourd.
- Le mode sombre économise la batterie : uniquement sur les écrans qui éteignent réellement leurs pixels noirs, et dans des proportions modestes. C'est un choix de confort visuel, pas un geste écologique.
- Le cloud est immatériel : il est simplement chez quelqu'un d'autre, dans un bâtiment qu'on ne voit pas.
- Neutre en carbone : la mention fleurit sur les sites d'entreprise et recouvre le plus souvent de la compensation, c'est-à-dire l'achat de crédits ailleurs plutôt qu'une réduction chez soi. La réglementation européenne s'est d'ailleurs mise à encadrer ce type d'allégation.
Par où commencer
De mon expérience, trois questions suffisent à engager le sujet sans se noyer dans les chiffres.
- Notre service reste-t-il utilisable sur un appareil de cinq ans et une connexion moyenne ?
- Quelles fonctionnalités pourrions-nous retirer sans que personne ne s'en aperçoive ?
- Combien de temps conservons-nous nos données, et l'a-t-on décidé un jour ?
Aucune de ces trois questions n'est technique. Elles relèvent toutes de l'arbitrage produit, et c'est bien pour ça qu'elles t'appartiennent.