"Le dark web", "le deep web"... ces termes évoquent un monde souterrain inquiétant, peuplé de hackers
encagoulés et de trafics en tout genre. La réalité est à la fois beaucoup moins spectaculaire et plus
nuancée que ce que les reportages télévisés laissent entendre.
Commençons par démêler trois mots que tout le monde confond, journalistes compris.
Surface web, deep web, dark web
On compare souvent le web à un iceberg. La partie visible, c'est le surface web, autrement dit toutes
les pages indexées par les moteurs de recherche. Quand tu cherches un article de presse, une recette
ou un produit sur Amazon, tu navigues sur le surface web.
Le deep web, ou web profond, c'est tout le reste, à savoir les pages qui ne figurent dans aucun index
de moteur de recherche. Et c'est énorme, très probablement l'écrasante majorité du web. Les
pourcentages précis qui circulent sont invérifiables par nature, puisqu'il s'agit justement de
mesurer ce qu'on ne peut pas voir.
Exemples de deep web :
Ta boîte email, ton espace client bancaire, les bases de données internes des entreprises, l'intranet
de ta boîte, les pages derrière un mot de passe, les résultats de recherche générés à la volée sur un
site marchand, ou encore la page d'administration de ton blog.
Tout cela, c'est du deep web. Rien d'illégal, rien de mystérieux, simplement du contenu privé ou non
référencé. Tu y passes une bonne partie de tes journées sans le savoir.
Le dark web, enfin, est une petite portion du deep web accessible uniquement avec des outils spécifiques. Ce n'est pas un lieu caché à l'intérieur du web habituel, c'est plutôt un réseau superposé à Internet, avec ses propres règles d'adressage. Il ne représente qu'une fraction infime de l'ensemble, mais c'est celle qui fascine et qui inquiète.
Tor, la porte d'entrée du dark web
Pour y accéder, il faut un navigateur particulier. Le plus connu s'appelle Tor, pour The Onion Router,
le routeur en oignon. C'est un logiciel gratuit et open
source, dont la technologie a été conçue à l'origine dans les années 1990 par un laboratoire de
recherche de la marine américaine, pour protéger les communications de ses agents. Le projet est
aujourd'hui porté par une association à but non lucratif.
Le principe est élégant. Au lieu d'envoyer ta requête directement au site, ton navigateur la fait
transiter par trois relais successifs choisis au hasard dans le réseau, en l'emballant à l'avance
dans trois couches de chiffrement que chaque relais retire à tour
de rôle. D'où l'image de l'oignon et de ses pelures.
- Ton navigateur chiffre ta requête trois fois, puis l'envoie au premier relais.
- Le premier relais retire une couche. Il sait d'où vient la requête, mais pas où elle va au final. Il la transmet au deuxième relais.
- Le deuxième relais retire une couche. Il ne connaît ni la véritable origine, ni la destination finale. Il la transmet au troisième relais.
- Le troisième relais, dit noeud de sortie, retire la dernière couche et transmet la requête au site. Il sait où elle va, mais ignore d'où elle vient.
Aucun relais ne connaît à la fois l'expéditeur et le destinataire, et c'est exactement ce qui produit
l'anonymat. Le réseau compte plusieurs milliers de relais tenus par des volontaires dans le monde
entier, et ton chemin change régulièrement.
Les sites du dark web ont des adresses se terminant en .onion au lieu de .com ou .fr. Ce ne sont pas
des noms de domaine ordinaires, ils ne s'achètent pas et ne
sont pas résolus par le DNS classique. Il s'agit de longues chaînes de
caractères dérivées d'une clé cryptographique, impossibles à deviner et parfaitement illisibles.
Pour ces sites, la connexion ne passe d'ailleurs par aucun noeud de sortie, les deux extrémités
restant anonymes l'une pour l'autre.
duckduckgogg42xjoc72x3sjasowoarfbgcmvfimaftt6twagswzczad.onionAucun Google pour t'y retrouver. Il faut connaître l'adresse exacte, la recevoir de quelqu'un, ou la dénicher dans des annuaires spécialisés dont la moitié des liens sont morts.
Le navigateur Tor est parfaitement légal en France comme dans la plupart des démocraties. N'importe qui peut le télécharger et l'utiliser. C'est ce que tu en fais qui peut être illégal, exactement comme pour un couteau de cuisine.
Les usages légitimes du dark web
L'image est sulfureuse, pourtant ce réseau remplit des fonctions essentielles pour la liberté d'informer un peu partout dans le monde.
- Le journalisme : des lanceurs d'alerte transmettent des documents sensibles aux rédactions sans pouvoir être identifiés. De grands journaux, dont le New York Times et le Washington Post, mettent à disposition des boîtes de dépôt anonymes accessibles via Tor.
- La dissidence politique : dans les pays autoritaires, Tor permet d'accéder à une information non filtrée et de communiquer sans surveillance. Des médias internationaux comme la BBC publient des versions .onion de leur site précisément pour cette raison.
- La protection de la vie privée : des personnes en situation de danger, victimes de harcèlement ou témoins menacés, utilisent Tor pour se renseigner sans laisser de traces exploitables.
- La recherche en sécurité : les équipes de cybersécurité surveillent ces réseaux pour repérer les fuites de données de leur entreprise et les menaces émergentes avant qu'elles ne frappent.
Le côté obscur
L'anonymat attire évidemment aussi les activités illégales. Les marchés noirs en ligne, appelés
darknet markets, ressemblent à s'y méprendre à des sites e-commerce classiques, avec fiches produits,
photos, avis clients, notation des vendeurs et service après-vente. L'ironie du décor est presque
comique.
On y trouve des stupéfiants, des données volées comme des numéros de cartes bancaires ou des
identifiants piratés, de faux documents, et des logiciels malveillants vendus prêts à l'emploi avec
assistance technique incluse. Les paiements se font en cryptomonnaies, principalement en Bitcoin ou
en Monero, ce dernier étant réputé nettement plus difficile à tracer. Nous reviendrons sur le sujet dans le
chapitre La blockchain.
Ces plateformes durent rarement longtemps. La plus célèbre, Silk Road, a été fermée par le FBI en
2013 et son créateur Ross Ulbricht condamné à la prison à vie en 2015, avant d'être gracié par le
président américain en 2025. Ses successeurs connaissent régulièrement le même sort, entre saisies
internationales et disparitions volontaires des administrateurs avec la caisse.
L'anonymat sur le dark web n'a jamais été absolu. Les erreurs humaines restent la principale cause d'arrestation, comme réutiliser un pseudo employé ailleurs, payer avec un compte traçable, se connecter une seule fois sans Tor par inadvertance, ou laisser des métadonnées dans un fichier. Les techniques d'investigation, elles, progressent en continu.
Les données volées et toi
Voilà le point qui te concerne le plus directement. Quand une entreprise subit une fuite de données,
et on en entend parler à peu près tous les mois, les informations dérobées finissent très souvent en
vente sur ces marchés. Emails, mots de passe, numéros de téléphone, adresses postales, parfois bien
plus.
Un lot de plusieurs millions d'identifiants se négocie pour quelques dizaines d'euros, tant l'offre
est abondante. Les acheteurs s'en servent ensuite pour du credential stuffing, une technique qui
consiste à tester automatiquement chaque couple email et mot de passe sur des centaines de sites,
banques, réseaux sociaux et boutiques en ligne. Le pari est simple, une bonne partie des gens
réutilisent le même mot de passe partout.
Exemple :
Un site de vente de chaussures se fait pirater et perd sa base de clients. Ton mot de passe y était
le même que sur ta boîte email. Quelques jours plus tard, une machine teste ce couple sur des
centaines de services, tombe juste sur ta messagerie, et à partir de là réinitialise les mots de
passe de tous tes autres comptes.
Le maillon faible n'était pas ta banque, c'était un marchand de baskets.
C'est exactement pour ça que les recommandations du chapitre
L'authentification, à savoir un mot de passe différent par
site et la double authentification, comptent autant. Avec des mots de passe uniques, une fuite chez
un prestataire reste un incident isolé au lieu de devenir une catastrophe en cascade.
Des services publics permettent de vérifier gratuitement si une de tes adresses email figure dans une
fuite connue, le plus réputé étant Have I Been Pwned. Ça vaut le coup d'y jeter un oeil, quitte à
passer une soirée à changer quelques mots de passe.
Tor au quotidien
Dernière idée reçue à démonter, tu n'as pas besoin d'aller sur le dark web pour utiliser Tor.
Beaucoup de gens s'en servent simplement pour naviguer sur le web ordinaire avec davantage de
confidentialité. Ton fournisseur d'accès ne voit plus les sites que tu consultes, et le pistage
publicitaire devient nettement plus difficile.
Le prix à payer, c'est la lenteur. Chaque requête fait le tour du monde par trois relais tenus par
des bénévoles, donc ce qui prend une fraction de seconde d'habitude peut demander plusieurs secondes.
Certains sites bloquent aussi purement et simplement les connexions venant de Tor, ou t'infligent une
avalanche de captchas, parce que ces adresses sont statistiquement associées à des comportements
automatisés.
Pour un usage quotidien avec un bon équilibre entre confidentialité et confort, un
VPN est généralement plus adapté. Tor reste l'outil de référence quand
l'anonymat est vraiment critique, et dans ce cas la lenteur est un détail.